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Houris, Kamel Daoud

Dernière mise à jour : 9 nov. 2024

Evoquer la guerre civile de la fin du siècle dernier, qui aurait fait 200 000 morts, est passible en Algérie de trois à cinq ans d’emprisonnement rappelle Kamel Daoud en exergue de son nouveau roman. « Il est interdit d’enseigner, d’évoquer, de dessiner, de filmer et de parler de la guerre des années 1990. Rien de rien. » Acte politique, féministe et littéraire, Houris donne une voix aux victimes forcées au silence : la voix intérieure d’Aube, privée de ses cordes vocales par son égorgeur alors qu’elle n’avait que cinq ans. Le titre, Houris (terme qui désigne, dans le Coran, les vierges promises aux Musulmans fidèles qui iront au paradis), peut ainsi s’entendre comme un hommage à toutes les femmes sacrifiées pendant les années de plomb.


Dans la première partie du roman, « La Voix », Aube s’adresse dans un long monologue au fœtus qu’elle porte et dont elle souhaite avorter, une petite fille – elle en est certaine – qu’elle nomme Houri. Pour lui expliquer cette décision dictée par l’amour, elle lui raconte sa vie de femme à Oran, la guerre que lui a déclarée l’imam de « la mosquée du Cercueil », la cicatrice qui lui dessine un « grand sourire ininterrompu » sur la gorge : « Je garde le cauchemar, je te rends la lumière ancienne d’avant la vie, je t’empêche d’en arriver aux mains et aux couteaux. […] je suis ta mère, et je pense à ton bien, et ton bien, c’est de mourir. »  Telle Shéhérazade – nom de son salon de coiffure – son récit retarde la mort promise, non en mille et une nuits mais en quatre journées décisives. Alors que les préparatifs de la fête de l’Aïd battent leur plein, les souvenirs de son égorgement se ravivent. Aube raconte l’enfance insouciante dans les montagnes, l’inquiétude qui gagne peu à peu les adultes, puis le massacre de sa famille. Terrorisée, elle a fermé les yeux et fait la morte ; elle ne garde de cette nuit que des lambeaux de bruits, d’odeurs, d’images des tueurs et de sa sœur qui substitue sa gorge à la sienne. Houris raconte avant tout la culpabilité du survivant, exacerbée pour Aube par cette injonction à faire taire les fantômes qui la hantent. Mais avec sa grossesse, la vie s’enracine dans son corps et ouvre la possibilité d’une existence qui se tournerait enfin vers l’avenir. Aube décide alors de retourner à « L’Endroit mort » pour affronter son passé traumatique. Les deux parties suivantes, « Le labyrinthe » et « Le couteau », retracent cette petite odyssée, semée de monstres qu’Aube devra combattre pour survivre.


Dans « Le labyrinthe », une autre voix qui refuse l’oubli se fait entendre, celle d’Aïssa, libraire ambulant. Dans son long soliloque, la voix intérieure d’Aube creuse peu à peu son sillon, puis les récits alternent et se répondent. Aïssa et Aube sont chacun à leur manière les gardiens de la mémoire de la guerre civile. Aïssa par les chiffres, les noms, les lieux qu’il mémorise inlassablement et Aube par sa cicatrice : « Je suis la véritable trace, le plus solide des indices attestant de tout ce que nous avons vécu en dix ans en Algérie. Je cache l’histoire d’une guerre entière, inscrite sur ma peau depuis que je suis enfant ». Dans la dernière partie, « Le Couteau », d’autres voix, d’autres récits encore se font entendre. Au silence et à l’oubli, Kamel Daoud oppose dans Houris une pluralité narrative, peut-être car « c’est lorsqu’elles gisent sans mots que nos histoires deviennent dangereuses ».


Dans ce roman de quatre cent pages, on pourrait reprocher à l’auteur les nombreuses répétitions qui risquent de créer une certaine lassitude. Néanmoins, elles participent au récit du ressassement de la voix intérieure d’Aube : « ça se répète en moi comme une image qui refuse de n’être qu’un souvenir ». L’écriture y gagne la poésie des épithètes homériques qui scandent les épopées : Aube n’a pas les « doigts de rose » mais un « immense sourire ».


Un roman émouvant et nécessaire, à la fois rempart contre l’oubli et hommage aux victimes de la décennie noire.


Houris, Kamel Daoud, Gallimard, 2024, 416 pages.

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