Un perdant magnifique de Florence Seyvos et Patronyme de Vanessa Springora
- M. O.
- il y a 1 jour
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Jacques, le beau-père d’Anna, la narratrice d’Un perdant magnifique, est fantasque, dépensier, imprévisible : « Jacques ne se fondait pas dans le paysage, il détonait partout. On ne voyait que lui. Il ne prenait pas le pli. Pour Irène et moi, il était une source d’embarras constant. » Patrick, le père de Vanessa Springora, est affabulateur, maniaque et colérique. Tous deux connaissent une lente décadence - dettes, huissiers, chômage - et une fin de vie solitaire.
A la mort de son père, Vanessa Springora découvre, dans le capharnaüm de sa chambre, deux photos de son grand-père paternel en uniforme qui la troublent. Qu’en est-il du roman familial selon lequel Josef Springora, tchécoslovaque engagé malgré lui, aurait déserté l’armée allemande ? Elle devient alors « une orpheline recueillant les indices laissés par son père pour percer son mystère. » Faut-il chercher dans ces non-dits familiaux la source de la folie de son père? Pour tenter de comprendre, elle reconstitue l’itinéraire de son grand-père paternel et remonte dans l’Histoire tourmentée du XX° siècle : la vie de ce dernier s’inscrit dans le drame des Sudétes, ce peuple déchiré entre son origine et sa langue allemandes et sa citoyenneté tchèque, soumis ensuite à la domination soviétique. Josef a fui, changé son nom, caché son passé. Le livre va au rythme des recherches de l’autrice entre Paris et Prague : de brusques avancées puis des piétinements, des incertitudes et des hypothèses. L’autrice se fait parfois romancière, le temps d’un chapitre, pour combler les manques parce que les documents ne disent jamais ce que furent le quotidien et les pensées intimes. On partage son attente, ses déceptions et ses émotions.
Bien différente, l’évocation de Jacques est ancrée dans le quotidien, au fil de scènes racontées selon le point de vue de la jeune adolescente qu’Anna était alors. L’arrivée de ce beau-père bouleverse la vie des deux soeurs. Il les entraine dans un tourbillon d’achats et de travaux, les comble d’attentions et les entrave dans un torrent d’injonctions. Jacques veut tout diriger, transformer pour le meilleur et fait advenir le pire. Pourtant, aucun jugement, aucune condamnation sous la plume de la narratrice, aucune tentative non plus pour comprendre et expliquer ce comportement étrange. Florence Seyvos relate simplement avec beaucoup de délicatesse les souvenirs, presque nostalgiques, d’une enfance pas comme les autres : « la vie avec lui était aussi difficile qu’une ascension en haute montagne. C’était lui qui inventait à chaque heure le paysage, les parois, les abîmes, les points de vue stupéfiants. (…) Pourtant, quelque chose en lui nous émouvait, au-delà de l’amour qu’il nous portait. Peut-être était-ce justement sa folie. Peut-être était-ce aussi son ridicule. »
Deux livres troublants sur une figure insaisissable. Dans un cas, un portrait touchant et sensible, presque un hommage, dans un mélange de tendresse et de mélancolie ; dans l’autre, une approche plus distanciée - la mère de Vanessa Springora a quitté son père lorsque celle-ci avait six ans - une enquête prenante et une quête des origines.
Un perdant magnifique, Florence Seyvos, Editions de l’Olivier, 2025, 144 pages.
Patronyme, Vanessa Springora, Grasset, 2025, 361 pages.
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